Ma chérie, ma toute petite chérie,

Estelle, mon étoile, mon bébé espoir devenu bébé chagrin… comment te dire l’impensable, l’innommable et l’inacceptable ?

Après l’immense désarroi d’avoir perdu ton grand frère, nous t’avons désirée si fort. Nous connaissions les risques et les solutions qui s’offraient à nous mais le temps qui nous était imposé nous paraissait infini. Mon ventre était si vide, notre désespoir si grand… Ta grande sœur nous demandait « un bébé qui ne meurt pas » et nous le voulions aussi, de toutes nos forces. Alors nous t’avons conçue et le miracle s’est produit.

Toute petite graine au fond de mon ventre, toute petite vie qui bat, tout petit rien et pourtant tant d’amour à te donner ! Nous n’osons pas y croire, nous n’osons pas nous réjouir, nous te gardons secrètement dans nos cœurs, de peur de te porter malheur.

Notre joli secret ne devait pas être bien gardé. Les sorcières ont trouvé ton berceau et t’ont jeté un vilain sort.

Je te vois aux échos, tes petits bras, tes petites jambes, ton petit corps qui déjà grandit si peu. Il te reste peu d’espace pour te mouvoir. Je voudrais entrer en moi pour te venir en aide, te serrer contre mon cœur, te dire combien je t’aime.

Un jour, bientôt, il me faudra te dire au revoir. Ne crois jamais petite Estelle que j’ai voulu me débarrasser de toi. Ne crois jamais, ma chérie, que tu n’étais pas assez bien pour nous. Ne crois surtout pas, mon étoile, que ta vie n’avait pas de valeur à nos yeux.

Je te garde auprès de moi, le plus longtemps qu’il m’est possible. Tout le temps qui ne sera pas pour toi une souffrance. Je ne te souhaite pas, ma chérie, d’être privée d’oxygène, incapable de t’alimenter, de te mouvoir, de regarder autour de toi et d’entendre mes chansons. Je ne veux pas qu’une sonde transperce ton petit corps et que tu t’endormes à jamais en t’étouffant lentement. Je souhaite te laisser partir le jour où ta vie serait souffrance pour que tu ne connaisses que la volupté de ta vie fœtale.

Je garderai au fond de mon cœur le souvenir de ta petite vie, si précieuse, blottie au fond de moi. Je chéris d’avance ton joli visage que je pourrai admirer bientôt. Je te demande pardon ma toute petite de n’avoir pas pu de protéger des sorcières et de devoir bientôt poser ce geste qui t’arrachera à moi.

Repose en paix mon bébé d’amour.

21 septembre 2018

Les mots me manquent. Mes larmes coulent. Ce jour est arrivé où je dois prendre ce fichu médicament qui t’affamera, t’asphyxiera, « t’endormira » selon les termes doucereux utilisés par le médecin. Et puis, un, deux, trois jours plus tard, me rendre à la maternité avec mon ventre à peine bombé, et toi, mourante, à l’intérieur. Un ovule ou deux plus tard, les contractions t’arracheront de mon corps. Tu te demanderas pourquoi ta maman te fait cela. Qu’as-tu bien pu lui faire pour qu’elle te rejette de son corps ? Toi qui ne lui a infligé ni nausées, ni douleurs, si peu de fatigue… Mon bébé discret, mon bébé bonheur, mon presque rien, mon trésor…

Je voudrais tant te retenir en moi, te garder jusqu’à ta naissance, te regarder des heures durant. Te serrer tout contre moi, comme je l’ai fait pour ton frère, le jour où ta vie te sera trop lourde à porter.

Mais peut-être cette tendresse s’accompagnera-t-elle de souffrance pour toi. Peut-être qu’il vaut mieux te laisser partir avant que tu ne puisses la ressentir. Peut-être…

J’ai voulu reporter ce moment. Te garder encore un peu en moi, savourer les quelques battements de jambe que je ressens de temps à autre. Te caresser, encore et encore, te porter à travers mon ventre. Te dire ma chérie combien je t’aime. Mais c’est déjà la fin. Cet affreux jour est arrivé. Premier jour d’automne, jour de pluie qui transperce le corps, jour de larmes qui transpercent le cœur.

A.

Pensées pour Estelle 

Pour Lucas

28 novembre 17

Mon petit Lucas,

Des milliers de mots couchés sur le papier ne te ramèneront pas. Les litres de larmes que je pourrais déverser ne diront rien de tout l’amour que j’aurais voulu te donner.

Sur 15 jours, tu m’as davantage appris sur l’amour que durant toute ma vie. Je sens, au fond de mes tripes, que tu es venu pour moi. Bien sûr, il y a Elise, il y a Papa, et toutes ces personnes qui pensent si fort à toi. Mais toi et moi, nous avons vécu une merveilleuse histoire d’amour.

Il y a eu d’abord une rencontre, lorsque tu es sorti de mon ventre et que nos regards se sont croisés. J’ai dit :« Mon petit bébé, mon petit bébé » quand je t’ai pris dans mes bras. Puis tu m’as regardée si intensément. Ca m’est bien égal qu’on me dise que tu étais peut-être aveugle. Je sais, je sens, je vis que tu m’as regardée comme personne ne m’avait regardée auparavant, avec un amour immense et inconditionnel.

Ensuite, il y a eu cette peur. Te voir si démuni, si fragile. Apprendre tous ces manques qui labourent ton corps. C’était si difficile de s’autoriser à t’aimer. Te rencontrer, y croire un peu, trouver la force. Mais toujours l’amour est resté en moi. Il était tapi, il n’osait pas s’exprimer, mais je t’aimais déjà. Ensuite, dès que j’ai pu reprendre un peu mes esprits, une force surhumaine a grandi en moi. Pour toi, j’aurais déplacé des montagnes. Rien n’était trop dur. Je me dressais, avec force, face à la maladie qui te rongeait, prête à en découdre. Je savais qu’elle t’emporterait toujours trop tôt mais j’étais prête à t’accompagner là-dedans, et même après.

Mon bébé, durant ces 15 jours, tu m’as tellement touchée au cœur. Tu pleurnichais parfois, à peine, malgré tout le mal qui te rongeait. Tu rejetais tes petits bras en arrière, ça te saisissait et tu pleurais. Tu rassemblais tes maigres forces pour te blottir contre moi et quand je m’éloignais, tu rouspétais. Tu faisais preuve d’un courage exemplaire pour supporter les piqures, les manipulations, les masques et autres appareils médicaux. Cette satanée sonde aussi qu’il fallait remettre, ajuster, changer,…

J’avais peur mais j’ai appris. J’étais prête. J’aurais continué la bataille. J’avais encore des tonnes d’énergie et de courage pour toi. Peut-être le Docteur a-t-il raison. Peut-être es-tu venu pour te consoler d’une vie antérieure sans amour. Peut-être m’as-tu choisie pour te faire découvrir ce que c’est. Peut-être es-tu venu aussi pour me consoler moi et me montrer à quel point je suis aimée et entourée. Mon bébé, mon tout petit, tu m’as tant apporté. Merci d’avoir choisi notre famille. Merci de m’avoir accordé ta confiance. Merci pour ces 15 jours d’amour absolu.

Maman…

 

 

7 décembre 17

A vous qui me regardez l’air abattu, le regard affligé, à vous surtout qui n’osez pas m’aborder, de peur d’un déferlement de larmes ou de silences trop lourds à supporter.

Vous n’osez imaginer ma blessure, souffrance indescriptible de celle qui a perdu un enfant. Vous n’osez parler d’un fantôme, ce grand malheur qui s’est abattu sur nous.

Pire encore que la mort, osant à peine le nommer, le grand bonheur de sa naissance s’est transformé en tragédie : mon fils était handicapé. Vous l’imaginez dans vos pires cauchemars : pantin désarticulé, animal repoussant. Ces pensées vous font honte, ces pensées vous tourmentent et vous les repoussez violemment.

Sa mort ne serait qu’une délivrance et vous m’assommez de « c’est mieux ainsi », tant l’idée de le côtoyer un jour vous a effrayé.

Ne pleurez pas pour moi, ne pleurez pas pour lui. Ne me plaignez pas surtout. Si pour vous elle n’est que cauchemar, pour moi sa vie est un merveilleux cadeau. Il est une étoile filante éclairant mon chemin. Il est ma muse, ma raison de vivre, l’étincelle qui a réveillé mes rêves passionnés.

Ce petit être fragile était bien plus fort que vous et moi, dans son silence, il m’a tout appris.

C’est pourquoi je ne suis pas triste, bien au contraire. Je suis bien vivante et sereine. J’ai connu un amour infini et cette flamme ne s’éteindra jamais.

28 février 2018

Le temps passe, la vie reprend son cours. Tour à tour, l’entourage retourne à ses occupations. Les fleurs de ta tombe se sont fanées, le fossoyeur les a enlevées. Je retourne hébétée auprès de ce sable blanc, une croix, une photo, quatre montages artificiels… Il fait si froid dans le cimetière. Je me retrouve là, seule avec ma peine. Je me remémore ces doux moments partagés. J’aimerais tant les saisir ne fut-ce qu’un instant, rebobiner le film et me ressourcer de ton odeur. Revenir au temps où je pensais vivre un cauchemar, ce temps pourtant tellement plus doux que ton absence.

 

1er avril 2018

5 mois aujourd’hui. Tu aurais gouté ta première panade. Aujourd’hui, c’est Pâques et nous avons fait la chasse aux œufs. Sans toi… encore une fois. Je t’imagine bercé dans l’écharpe et moi courir avec Elise dans le jardin. Tu verrais les œufs colorés et rirait de plaisir… Un petit jouet pour te faire plaisir, un petit doudou pour que tu passes de douces nuits… et pas ces roses blanches couchées sur le sable de ta tombe… C’est si dur de ne pas pouvoir te gâter, si dur de ne pas me lever la nuit pour te consoler, si dur de ne pas lessiver des piles de bavoirs, si dur…

Lors des fêtes de famille, personne ne t’évoque. Peut-être n’osent-ils pas… peut-être t’ont-ils déjà oublié. Ils ne t’ont même pas connu. Ils n’ont même pas croisé ton regard, bercé dans leurs bras… c’est un peu comme si tu n’existais pas. Et moi, tu occupes toutes mes pensées, ton absence emplit toute la maison et m’alourdit le cœur. Pourtant, je dois continuer à singer le monde des vivants « pour Elise » me dit-on, mais Elise est la seule qui vienne, de temps à autre, me rejoindre dans ton absence. « je voudrais qu’on ait un bébé qui meurt pas » me dit-elle. Moi aussi ma chérie, moi aussi.

Aujourd’hui, tu me manques si fort… 151 jours que tu es né, 136 jours que tu es mort et toute l’éternité devant moi pour apprendre à vivre sans toi.

A.

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